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J’espère que vous êtes bien assis parce que cette lettre mensuelle commence par un ciel assez sombre. Promis, il y aura de belles choses un peu plus loin.
Depuis plusieurs mois, j’évoque ici la contraction des entreprises. Elle préfigurait un ralentissement plus large de notre économie. Nous y sommes. Au premier trimestre 2026, le PIB français a reculé de 0,1 % selon l’Insee. La consommation marque le pas, l’investissement recule et les enquêtes de conjoncture se dégradent nettement.
L’indicateur que je scrute le plus, le PMI composite HCOB/S&P Global, est tombé à 43,5 en mai, après 47,6 en avril. C’est le niveau le plus bas observé en dehors des grandes crises. C’est de cet indicateur dont je parle dans ma dernière tribune dans Le Revenu (voir plus bas).
L’investissement total recule de –0,6 % au premier trimestre (Insee). Le dernier baromètre EY confirme cette perte de dynamique. La France reste la première destination européenne des investissements étrangers mais cette place masque une dégradation : les projets reculent de 17 % en France dans une Europe elle-même en baisse de 7 %.
La fragilité du tissu productif se lit aussi dans les défaillances d’entreprises. Sur douze mois, elles atteignent 69 392 à fin février 2026, en hausse de 4,6 % sur un an. Elles sont à leur pic depuis plus de 10 ans.
Le marché du travail confirme le retournement. Le taux de chômage atteint 8,1 % au premier trimestre 2026 (Insee), en hausse de 0,7 point sur un an. Il ne fait qu’augmenter depuis 2022. N’allez pas chercher dans les élections de juin 2024 les causes de cette hausse. Elle avait démarré avant.
Les ménages ressentent cette dégradation, à laquelle s’ajoute encore l’inflation. Leur moral est désormais dans les chaussettes : en mai, la confiance des ménages est tombée à 82, son plus bas niveau depuis plus de dix ans.
Le FMI montre une inquiétude grandissante à notre égard. La sémantique dans son dernier rapport sur la France a changé. En 2025, l’institution parlait encore de “résilience”. En 2026, elle évoque davantage notre « vulnérabilité » : croissance faible, dette élevée, consolidation budgétaire lente. Si l’on m’avait dit qu’un jour j’allais m’intéresser à l’avis du FMI sur mon pays de naissance. Je ne suis pas seulement inquiet, j’ai un peu honte.
Ce n’est donc pas une surprise si notre Gouvernement a acté de premières mesures de restrictions budgétaires (Les Echos). 2Md€ des 6Md€ concernés seront directement portés par les entreprises dont les charges augmenteront en même temps que le SMIC. A la question « iront-elles mieux après de telles mesures alors mêmes qu’elles débauchent? », vous connaissez la réponse. Ces mesures sont les premières d’une liste qui continuera de s’allonger sauf à ce que la conjoncture s’améliore. Ouvrir Ormuz aiderait, c’est certain. Mais si exceptionnellement je vous présente quelques courbes c’est pour vous montrer qu’elles s’inscrivent dans des dynamiques qui ont débuté bien avant le conflit au Moyen-Orient ou les élections législatives européennes. Notre pays doit réapprendre à créer de la richesse et il n’est pas sur le bon chemin.
M. Seux, si vous me lisez, pourriez-vous s’il-vous-plaît user de votre plume pour nous rappeler à tous que nous ne sommes pas en « risque de récession » comme l’écrivait votre collaboratrice Nathalie Silbert le 29 mai dernier, mais que nous sommes en récession tout court et qu’elle durera sans changement radical de politique économique ? Peut-être que vos mots influenceraient avantageusement les thèmes des débats de la campagne présidentielle en cours.
Dans les bonnes nouvelles ce mois-ci, je retiens les annonces de Choose France. SoftBank a notamment annoncé jusqu’à 75 Md€ pour développer 5 GW de capacité en France. Il est encore trop tôt pour déterminer si les annonces inverseront la baisse des investissements effectivement réalisés dans l’Hexagone, mais il faut se réjouir des signes d’attractivité du capital industriel sur le territoire. Choose France est né à l’initiative d’Emmanuel Macron. J’espère que l’événement survivra à sa Présidence.
L’IA n’attire pas seulement les capitaux à Versailles et dans le reste du monde. Il capte notre attention au quotidien. Si vous n’avez pas encore écouté l’audition parlementaire d’Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, prenez le temps. On regrettera le peu d’intérêt des députés et sénateurs venus l’écouter, mais il faut un début à tout, même à ceux qui demain produiront un projet de loi ou un programme présidentiel à l’aide de prompts. Mistral AI veut couvrir une parte croissante de la chaîne de valeur de l’IA. Là aussi il faut s’en réjouir. La question sera surtout : avec quels capitaux ?
Malgré les ambitions de Mistral AI, malgré son aide de la BPI et donc de chacun d’entre nous, la société ne joue pas dans la cour des grands de l’IA dont le secteur est devenu le plus capitalistique de tous. Les projets de levée de capital par Anthropic, OpenAI, SpaceX ou Alphabet totalisent 400Md$.
Toutes les sociétés que j’évoque sont valorisées plus de 1000 Md$. Il n’y a pas d’équivalent en Europe. Quand Anthropic et OpenAI décident de lancer des ESN afin de déployer leurs solutions chez leurs entreprises clientes, elles mettent en œuvre des moyens que nous ne connaissons pas. OpenAI a ainsi annoncé la création d’OpenAi Deployment Company avec comme investisseurs principaux TPG, Advent, Bain Capital et Brookflied. Bain&Company, McKinsey et Capgemini sont leurs principaux partenaires de déploiement. Anthropic « s’est limitée » à 1,5Md$ de capital de lancement avec Blackstone, Hellman & Friedman et Goldman Sachs. Vous retrouverez parmi leurs partenaires des noms connus : Accenture, BCG, KPMG, etc. En un mot, tout le monde y va.
Même le pape a compris qu’il ne fallait pas tarder à s’emparer du sujet. Hasard ou non, il a fallu que ce soit un Américain au Saint Siège pour appeler à désarmer une technologie dominée, entre autres, par les Américains. Je n’ai pas encore lu l’encyclique Magnifica Humanitas par Léon XIV, vous me direz. Nous mesurons tous que quelque chose d’inédit dans l’Histoire de l’Homme est en train de s’opérer. Nous y allons tous « parce qu’il faut y aller », mais une petite musique intérieure nous dit aussi que l’opportunité est au moins aussi grande que le danger qui nous guette. Cette musique s’est mutée en sifflements des étudiants venus écouter Eric Schmidt (ex PDG de Google) lors de leur remise de diplôme à l’Université d’Arizona. Lui leur expliquait que l’IA allait changer le monde. Eux se demandaient surtout s’ils allaient pouvoir construire une carrière avec l’IA à leurs côtés. A méditer.
Le mot sur toutes les lèvres de nos clients et probablement des vôtres est « agent ». Il fallait trouver un mot qui puisse remplacer « robot » sans faire peur.
J’aime beaucoup l’exercice que pratiqua Jean-Philippe Lorinquer, Senior Partner d’OSS Ventures avec 250 leaders à Hanoï en mai dernier. Il leur demanda de tous se lever dans un premier temps puis de s’asseoir s’ils devaient répondre « non » aux questions qui allaient venir.
« Avez-vous déjà utilisé un LLM ? » 250 personnes restèrent debout.
« Au travail ? » 250 personnes toujours debout.
« Tous les jours au travail ? » 125 personnes restèrent debout.
« Avez-vous déjà construit un agent IA ? » 85 nouvelles personnes s’assirent.
« En ce moment même, pendant que nous parlons, un agent IA travaille-t-il pour vous ? » → 12 personnes tenaient toujours debout.
« Avez-vous construit des agents qui supervisent d’autres agents et orchestrent leur travail ? » Seules 2 personnes se tenaient toujours debout dans la salle.
D’où ma question : « Et vous, quand vous seriez-vous assis en écoutant Jean-Philippe ? »
Parlons-en.
Edito rédigé par Martin Videlaine
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