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Astrid et moi nous sommes connus chez Roland Berger. Les années passent, les chemins bifurquent, mais quelque chose demeure. « Roland Berger un jour, Roland Berger toujours. » Certains parcours gardent la trace de cette école : une manière d’aller vite, de poser les sujets, de chercher l’impact. Astrid Cottin en a gardé le goût du challenge, mais aussi une capacité rare à entrer dans les organisations avec fluidité.
Elle me le dit simplement : « Quand j’arrive dans une équipe, j’y vais. Tout de suite. » Pas question de rester à distance, dans une posture de consultante extérieure. Ce qui l’intéresse, c’est de comprendre vite, se rendre utile vite, créer du lien vite. Son parcours ne fut pas celui d’une spécialiste étroite, mais d’une généraliste : de la finance au conseil, de la stratégie à la direction générale, des achats aux opérations, du salariat à l’indépendance.
Dernière d’une famille de quatre enfants, Astrid grandit à Paris et choisit économie et gestion à Assas, puis une année Erasmus à Stockholm pour terminer sa licence d’économétrie, avant de rejoindre l’ESCP par la voie parallèle. La finance s’impose naturellement : elle démarre chez Calyon en M&A. L’expérience est formatrice, mais elle en perçoit vite la limite : les entreprises y existent surtout à travers des modèles et des présentations, loin du contact direct avec leur réalité.
En 2007, elle rejoint Roland Berger. Elle y trouve la variété, les clients, les transformations. Elle y apprend l’efficacité, le 80/20, la capacité à poser vite les bonnes questions. Elle y découvre aussi une ambiance, des amitiés qu’elle gardera toute sa vie, un réseau. Et même un mari. Mais le conseil ne suffit pas totalement à son envie de terrain : il lui faut voir ce qui se passe une fois les slides refermés.
Elle entre chez Suez en 2011, à la direction de la stratégie, poste qui lui donne une vue d’ensemble sur le groupe. Après la naissance de son premier enfant, en 2014, elle prend la direction d’une nouvelle stratégie d’une nouvelle offre autour des smart cities : faire travailler ensemble différentes branches de Suez pour proposer aux villes une offre intégrée de services urbains. Sur le papier, tout se tient ; dans la réalité, il faut convaincre les clients et faire dialoguer des entités qui ont leurs habitudes, leurs territoires, leurs réflexes. « À l’époque, le marché n’était pas encore tout à fait prêt », résume-t-elle. L’expérience lui apprend surtout la difficulté concrète de faire bouger une organisation.
Vient ensuite une proposition inattendue : devenir directrice de cabinet de Jean-Louis Chaussade, alors directeur général de Suez. Elle vit ce rôle non comme un éloignement du terrain, mais comme une autre manière d’y accéder. « La vraie vie, elle est à tous les niveaux », m’explique-t-elle. Elle l’accompagne au quotidien sur tous les challenges propres à son rôle, entre autres : préparation de ses dossiers, rédaction des discours, pilotage des comités de direction, suivi des grands des rendez-vous internationaux, participation aux travaux liés à l’acquisition de GE Water (3,2 Mds €). Elle observe les arbitrages et en retient une conviction : les dirigeants ne sont pas toujours aussi déconnectés qu’on l’imagine. Souvent, ils savent. Mais ils arbitrent entre plusieurs contraintes.
Après la naissance de son troisième enfant, elle revient vers l’opérationnel, à la transformation des achats, puis devient directrice de la performance groupe avec une mission structurer la mesure de performance à l’échelle internationale piloter sa mise en application. Il faut harmoniser des méthodes, installer des outils, embarquer des équipes — un sujet technique, mais surtout humain. « Ma boss était excellente. Dans un grand Groupe comme partout ailleurs, votre manager fait l’essentiel de votre quotidien. J’ai été très chanceuse. Tout le monde ne l’est pas autant que moi. »
Puis le Covid arrive, marquant son passage vers le statut d’indépendant. La période ouvre un temps de recul. Elle accompagne sa sœur, architecte d’intérieur, dans la structuration de son nouveau cabinet, retrouvant un esprit entrepreneurial déjà approché en aidant son frère quelques années plus tôt. Le métier n’a rien à voir, les codes non plus. Mais la compétence mobilisée est la même : comprendre vite, structurer, s’adapter.
La vie personnelle impose aussi ses priorités et démontre une fois de plus qu’elle n’est jamais totalement séparée de la vie professionnelle. L’indépendance commence alors à apparaître moins comme un statut que comme une manière de retrouver de la maîtrise.
Une mission arrive ensuite d’elle-même pour une structure engagée dans le soutien à l’entrepreneuriat féminin.
Puis elle décide de construire plus consciemment son indépendance : formation d’administratrice indépendante (OCA EM Lyon), réflexion sur son positionnement, puis mission longue, chez BNP Paribas. Prévue pour trois mois, celle-ci dure près de 3 ans : management de transition auprès d’une filiale, sur des problématiques achats et de pilotage budgétaire.
Aujourd’hui, elle assume une forme de liberté. Elle ne ferme pas la porte à un retour en CDI, mais ne veut plus avancer par simple opportunité. Ce qu’elle recherche, c’est l’impact : arriver là où il existe un vrai besoin, sentir que sa présence change quelque chose, pouvoir dire que le projet avance mieux parce qu’elle est là.
Cette étape passe aussi par une affirmation plus personnelle.
Ce qu’elle veut faire ressortir d’elle tient en peu de mots : sa capacité à travailler avec tout le monde, à créer un climat où les silos se fissurent et où les problèmes circulent. « J’aime parler avec les gens avec qui je travaille, partager des choses du quotidien, à la machine à café. » Pour elle, c’est souvent là que naît la confiance.
Son parcours généraliste, elle ne le renie pas. Plus difficile à vendre qu’une expertise verticale, il correspond à ce qu’elle est : une professionnelle capable de monter vite sur un sujet, de structurer, de relier, de comprendre les dynamiques visibles et invisibles. Elle sait ce qu’elle aurait pu mieux faire : anticiper davantage le coup d’après. Astrid vit d’abord dans le présent. Quand elle est quelque part, elle y est pleinement.
Ce dont elle est fière tient surtout aux liens professionnels construits partout où elle est passée. « Les liens que j’ai tissés tout au long de ma vie professionnelle sont l’une de mes grandes réussites. » Il y a chez Astrid quelque chose de très libre, mais jamais solitaire, une liberté tournée vers les autres et vers les équipes.
J’avais quitté Roland Berger en croisant dans les couloirs une jeune femme jamais avare de sourires sincères. 20 ans ont filé. Je retrouve une femme épanouie dans sa quarantaine, mariée, maman, aussi à l’aise au contact d’un capitaine d’industrie et de son comex qu’en consultante indépendante, à la recherche d’impacts. Et toujours le même sourire.
par Martin Videlaine