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Réindustrialiser la France – épisode 14 – Pour que la réindustrialisation ne soit pas juste une « bonne résolution » de Nouvel An 

Selon un sondage IPSOS, fin 2023, une personne interrogée sur trois affirme vouloir pratiquer une activité physique régulière. Il s’agit de la bonne résolution la plus populaire pour 2024, devant le fait de passer plus de moments de détente avec ses proches, prendre soin de son corps ou encore passer moins de temps devant un écran. Plusieurs chercheurs se sont penchés sur ces « résolutions de Nouvel An ». Leurs conclusions varient, mais, quel que soit le groupe, ils s’entendent sur un point : l’application des résolutions diminue avec le temps. Les bonnes intentions ne durent pas. 

Dans les toutes premières lignes de ses vœux, le Président de la République rappelait qu’« en 2023, nous avons agi, agi au service de l’objectif de réindustrialisation et de plein-emploi, dont les premiers résultats sont là. Les retraites, l’assurance chômage, la relance de nos industries vertes, l’accélération de France 2030, la refondation du lycée professionnel, la réforme de Pôle emploi et du revenu de solidarité active, la réforme du marché européen de l’électricité : toutes ces grandes transformations ont été décidées, votées, et ont commencé à entrer en vigueur cette année ». 

Il est vrai qu’au cours des dernières années, des avancées importantes ont été faites, traduisant par des gestes concrets une détermination et un soutien à notre ambition industrielle. Alors que l’on soulignait il y a quelques semaines l’anniversaire de France 2030, plusieurs succès majeurs ont vu le jour en 2023. La dynamique est positive, les indicateurs, en commençant par la création d’usines, le démontrent. La mise en œuvre, que l’on souhaite rapide, des mesures contenues dans la Loi industrie verte devrait permettre de poursuivre dans cette voie. Mais on ne cessera de le répéter, les efforts nécessaires à notre réindustrialisation ne sont pas l’histoire d’un soir, ni même d’une année. Cette ambition impose des efforts constants, fruits d’une vision et d’une stratégie long terme que les turbulences géopolitiques, économiques, sociales ou même politiques ne devraient pas freiner. Bien au contraire, notre environnement envoie des signaux qui appellent à accélérer notre démarche. Les États-Unis en particulier ont bien saisi l’importance et l’urgence de la situation.  

Ce n’est plus le temps de s’interroger sur l’efficacité et le pouvoir d’attraction de l’IRA et autres dispositifs similaires que les États-Unis ont mis en place il y a maintenant un peu plus d’un an. Il suffit de regarder les chiffres, ils parlent d’eux-mêmes. En 2023, les industriels ont investi 200 millions de dollars chaque mois dans la construction de nouvelles usines. C’est trois fois plus qu’en 2018. L’écart se creuse avec l’Europe. Selon une récente étude1, les États-Unis et l’Asie ont concentré 82 % des projets, contre seulement 10 % pour l’Europe. L’administration Biden l’a bien compris, il faut réindustrialiser l’Amérique coûte que coûte, quitte à prendre des risques sur le poids de la dette. Rater cette nouvelle révolution industrielle, condamnerait à se faire distancer par la Chine et prendre des décennies de retard. 

Or à l’inverse, on observe en France plusieurs signaux qui pourraient traduire une baisse de régime, de détermination, des hésitations. Est-ce le signe d’un certain essoufflement ? Ce n’est surtout pas le moment de relâcher les efforts et que le temps ait sur notre volonté de réindustrialisation le même effet que sur une résolution de Nouvel An.  

L’inquiétude persiste sur les tarifs d’électricité 

La fin de l’Arenh en 2025 et l’évolution du cadre de régulation des tarifs de l’électricité inquiètent les industriels, à juste titre. On attend toujours de connaître les détails et les impacts de la réforme du marché européen de l’électricité et il est difficile de ne pas s’étonner de la dynamique des discussions entre EDF et son actionnaire, désormais unique, l’État. Je comprends et je partage la préoccupation des industriels qui craignent une régulation qui repose davantage sur la politique industrielle d’EDF et ses propres intérêts commerciaux plutôt que sur l’intérêt général et celui des consommateurs. En décidant de reprendre le contrôle à 100% du producteur historique, on pouvait espérer que les « négociations » entre l’État et EDF soient plus simples, beaucoup plus simples. Certes il faut financer le maintien des installations existantes, mais aussi et surtout le développement de nouvelles capacités de production, mais il ne faut pas perdre de vue l’importance stratégique des prix de l’électricité. Je ne connais pas beaucoup d’entreprises dont la direction se permet d’afficher des désaccords importants avec son actionnaire unique, sans que des solutions soient trouvées rapidement. Voilà même qu’EDF se montre maintenant préoccupée par les réactions de Bruxelles ! Je pense qu’EDF devrait se recentrer sur son métier, sa performance et son efficience et laisser l’État s’occuper des discussions avec Bruxelles et ses partenaires européens. Toutes les parties prenantes, l’État, les industriels et au premier chef EDF devraient travailler ensemble dans un intérêt commun supérieur. Souhaitons que 2024 et le projet de loi attendu pour le début de l’année sur ce sujet apportent de la clarté et des solutions. Il est possible de faire de notre production d’électricité une arme de compétitivité industrielle dans le respect du cadre européen (quitte à négocier des contreparties avec l’Allemagne) tout en assurant le financement des futurs projets, nucléaires notamment, essentiels au maintien de notre compétitivité sur un temps long. Assurons-nous que tout le monde sorte gagnant, sinon c’est la France au complet qui va perdre. 

Des reculs importants sur le coût du travail et les impôts de production 

Le diagnostic était pourtant clair et partagé : le poids des prélèvements obligatoires des entreprises nuisait à leur compétitivité. Louis Gallois notamment l’avait clairement rapporté. Les solutions étaient identifiées et les mesures se mettaient en place progressivement. Que s’est-il passé ? Les contraintes budgétaires ont bien vite eu raison de ces bonnes intentions. Dans un contexte de pressions sur le pouvoir d’achat des ménages, il est politiquement plus facile de « taper » sur les entreprises. La politique et la vision long terme ne font pas bon ménage. Le projet de réindustrialisation vient d’en faire l’expérience. 

Le gouvernement avait déjà reculé il y a quelques mois sur la suppression progressive de la CVAE2. Certes, on comprend les contraintes budgétaires et le contexte économique actuel, mais ce recul envoyait un très mauvais message aux entreprises, alors que la promesse avait été faite et que les sommes en jeu étaient assez marginales. Il démontre un manque de courage politique, crée de l’incertitude, et diminue la confiance des entreprises envers l’État. 

À cela s’est ajoutée en décembre, la réduction des allégements de charges sociales pour des salaires qui se situent entre 2,5 et 3,5 SMIC. Cette mesure pénalise fortement l’industrie, bien plus que les services, car ce niveau de salaire y est plus fortement représenté. En un mot, le travail va coûter plus cher, la compétitivité des entreprises va diminuer, donc réduction des marges, moins de profits et moins d’investissements. Certains proposent en échange d’accélérer la suppression de la CVAE, c’est-à-dire revenir à la promesse initiale finalement, ce qui ne constitue pas une compensation en bout de ligne. 

Le Pacte Dutreil épargné de justesse, mais pour combien de temps ? 

Ce dispositif mis en place en 2003 prévoit, sous certaines conditions, des exonérations fiscales à hauteur de 75% de la valeur des titres cédés lors d’une donation ou d’une succession, afin de protéger les entreprises familiales en facilitant leur transmission. Nous ne reviendrons pas sur les arguments qui soutiennent l’importance du Pacte Dutreil, qui contribue à la pérennité de notre tissu industriel, en particulier pour les PME et les ETI. Nous y avons consacré un article complet, il y a quelques mois (insérer la référence).  

Ce dispositif a failli ne pas survivre à son 20e anniversaire, menacé d’un sacrifice sur l’autel de la gestion rigoureuse des finances publiques. Ce n’est pas la première fois qu’il est menacé. Depuis sa naissance, le Pacte Dutreil divise la classe politique. Certains le considèrent comme un cadeau fiscal, injuste et inutile, d’autres comme un outil indispensable à la transmission et donc à la pérennité de l’entreprise et des emplois. Vous devinerez aisément que je fais partie de la deuxième catégorie. Le dispositif a fait ses preuves. Intéressez-vous aux enjeux que vivent les dirigeants d’entreprises au moment de leur transmission, allez leur parler comme nous l’avons fait. Vous comprendrez alors l’importance de ces mesures pour le maintien de notre tissu industriel. 

Donc plus de peur que de mal, mais cela est un signe de plus de la fragilité du long chemin de la réindustrialisation. 

Garder le cap 

La réindustrialisation, on ne cessera de le répéter assez, c’est un effort constant, soutenu et sur un temps long. Il ne faut pas qu’à la moindre perturbation on perde notre cap. Des perturbations, il va y en avoir en 2024. Près de 70 pays, soit plus de la moitié de la population mondiale sera appelée aux urnes dans la prochaine année. Nous serons principalement concernés par deux d’entre elles : les élections du parlement européen et les élections américaines. Les premières auront un impact sur la solidarité européenne et sur sa détermination et son efficacité plus nécessaires que jamais face aux menaces économiques que constituent la Chine et les États-Unis. Elles vont aussi inévitablement faire dévier le débat sur nos politiques nationales en espérant qu’elles ne leur nuisent pas trop. Les élections américaines vont être, elles, le théâtre dramatique de surenchères protectionnistes. Les dispositifs actuels tels que l’IRA, ne seront peut-être plus que la pointe de l’iceberg. Souhaitons que la démocratie triomphe et que l’ordre actuel, dans lequel l’Europe navigue déjà difficilement, se maintienne. 

En me lisant, vous allez vous dire que l’esprit des fêtes et l’optimisme qui l’accompagne ont bien vite disparu. Ce n’est pas le message que je veux passer. Je reste assez optimiste et convaincu que nous sommes sur la bonne voie. Ce message de début d’année en est un d’optimisme, mais aussi de vigilance pour ne pas relâcher les efforts et surtout de ne pas perdre le cap de la réindustrialisation.

Guillaume Caudron