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Casablanca, une famille de la bourgeoisie fassie repliée sur Casa, sept enfants pour son père, cinq pour sa mère, et elle, cadette d’une fratrie de quatre filles et un garçon. Nabila Berrada a grandi dans un foyer conservateur mais ouvert sur le monde, où l’on transmettait l’honnêteté, l’intégrité, le respect de l’autre et l’amour du pays. « Je suis un peu la rebelle de la famille », dit Nabila, avec de grands guillemets. Elle a toujours aimé aller à contre-courant de ce qu’on attendait d’elle.
À 16 ans, elle quitte Casablanca pour rejoindre sa sœur aînée à Grenoble et y passer un bac littéraire. L’année suivante, elle obtient l’autorisation d’aller vivre seule à Paris. Elle s’inscrit en classe préparatoire littéraire, sans jamais vraiment s’y donner à fond : elle préfère sortir, découvrir, faire les musées. Elle rate les concours, bifurque vers la Sorbonne, où elle décroche une maîtrise d’histoire du monde arabe et de l’islam. « Je pense que je n’ai pas pris mes études suffisamment au sérieux. J’ai perdu un peu de temps, et de la crédibilité », reconnaît-elle aujourd’hui, seul vrai regret professionnel qu’elle s’accorde.
Un stage aux éditions Gallimard, qui voulaient la recruter, ne la retient pas : à 23 ans, elle choisit le groupe Jeune Afrique, comme journaliste stagiaire à Paris. Elle y restera, sous une forme ou une autre, près de vingt ans, menant des missions dans plus de vingt-cinq pays africains, au point d’y passer parfois près de la moitié de l’année. Son domaine : les dossiers spéciaux, à la fois commerciaux et éditoriaux, pour des pays et de grandes entreprises, qui lui construisent, mission après mission, un carnet d’adresses couvrant tout le continent, Maroc compris. En 2001, elle quitte le groupe quatre ans pour travailler en indépendante pour L’Express et Business Week — une parenthèse qu’elle ne juge pas très concluante. Depuis ce premier départ, elle n’a d’ailleurs plus jamais été salariée : même de retour chez Jeune Afrique, elle y sera toujours engagée comme entreprise. « Ça permet une certaine distance, on n’est pas dans un rapport hiérarchique », explique-t-elle.
Fin 2004, elle rentre s’installer au Maroc : elle attend un enfant et veut qu’il naisse et grandisse près de ses deux familles. Jeune Afrique lui confie l’ouverture du bureau marocain, qu’elle développe à partir de 2006 jusqu’à son départ, en 2017. Elle en raconte l’histoire avec fierté : Béchir Ben Yahmed, qui a fondé l’hebdomadaire en 1960 en a fait, avec son épouse Danielle, l’incontournable du continent à une époque où l’information africaine tenait en un seul journal. Son bureau donne enfin aux entreprises marocaines un interlocuteur direct au sein du groupe, et Nabila participe à l’impulsion donnée par Amir Ben Yahmed, aujourd’hui à la tête du groupe, pour lancer l’Africa CEO Forum en 2012, puis, avec le ministre de l’Industrie Moulay Hafid Elalamy, le China-Africa Investment Forum.
En 2018, changement de management, habitudes qui ne lui conviennent plus : elle quitte Jeune Afrique pour se consacrer à la Chine, sujet qui la passionne. Elle représente l’AMDIE, l’agence marocaine de développement des investissements, en Chine de 2018 à 2020, et collabore avec l’ambassadeur du Royaume, pour convaincre les investisseurs chinois de s’implanter au Maroc. Elle prend son billet retour le 15 janvier 2020, avec la ferme intention de s’installer durablement à Pékin. La Covid en décidera autrement.
Tout perdre, puis tout reconstruire
La pandémie lui coûte, en quelques mois, tous ses clients : l’AMDIE, mais aussi Euronews Africa News, dont elle était la représentante au Maroc, et CGLU Afrique, l’organisation panafricaine qui sensibilise les élus locaux et organise le sommet Africité, pour lequel elle gérait sponsoring et contenus. « J’avais zéro client, je n’avais rien à faire, je tournais en rond », résume-t-elle, sans détour sur ce qu’elle appelle une période vraiment difficile, presque horrible.
C’est de ce creux qu’est née sa reconversion : passionnée par le tai-chi, le qigong et la médecine traditionnelle chinoise, découverts en Chine, elle décide de s’inventer une nouvelle vie. Avec sa fille, elle achète un terrain en bord de mer au Cap Sim, près d’Essaouira. Son ambition : un éco-hôtel cinq étoiles construit autour d’un centre de soins en médecine traditionnelle chinoise, ouvert aussi aux entreprises pour des team buildings autour de la santé au travail, et, en parallèle, accompagner les PME françaises qui veulent investir au Maroc — une expertise bâtie à l’AMDIE, mise au service d’acteurs plus modestes.
Le projet en est au permis de construire, financé sur fonds propres. Reste à décider si elle le mène seule avec sa fille, ou ouvre le capital à des investisseurs. « J’ai beaucoup plus peur des investisseurs privés » que de la dette bancaire, confie-t-elle, elle qui a dû apprivoiser seule un métier de chiffres qui ne lui est pas naturel, business plan compris. Elle vit désormais l’essentiel de son temps sur place, dans une petite maison au-dessus du terrain — sans eau potable pendant deux mois, une attaque d’insectes qu’elle ne s’explique toujours pas. « Je suis une combattante », sourit-elle, tout en reconnaissant qu’elle fait, avec ce projet où elle a mis tout ce qu’elle avait, « un saut dans le vide ».
Sa fille de 21 ans, qui vient d’intégrer le Cours Simon après une double licence cinéma-théâtre, doit aussi trouver sa place dans l’aventure : sur une idée soufflée par le maire d’Essaouira — ville qui accueillait dans les années 60 la troupe new-yorkaise du Living Theater, celle-là même qui y avait invité Jimi Hendrix —, mère et fille envisagent d’installer des résidences de théâtre dans l’hôtel.
Journaliste devenue commerciale, représentante d’institutions devenue promotrice hôtelière, femme d’affaires convertie aux médecines douces : Nabila Berrada assume ses deux vies plutôt que de choisir entre elles. « Il faut y aller. Si tu n’y vas pas, tu restes là où tu es. J’adore être en mouvement, j’adore innover, j’adore challenger, c’est ça qui me fait vibrer. J’ai besoin de travailler. C’est un besoin, ce n’est pas un choix. »
Reste à savoir, dit-elle avec une confiance tranquille, d’où viendra la prochaine rencontre qui débloquera la suite : « Il faut faire confiance aux rencontres, être à l’écoute du flot et suivre son intuition. » En attendant, elle veille sur son chantier, face à l’Atlantique. Il n’en fallait pas moins pour me rendre jaloux, un peu.
par Martin Videlaine