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En tentant de passer par Ormuz 

Ormuz

Ces quatre dernières semaines ont été dominées par la crise iranienne.

Cette lettre mensuelle donne d’ordinaire la parole aux dirigeants, ou tente de penser avec eux. J’ai donc envie de commencer avec Dominique Senequier qui dirige Ardian. Interrogée par Charlotte Reed sur CNBC International, elle évoquait le million de Libanais contraints de quitter leur domicile.

« Economy is always recovering. But you don’t recover from a human grief. »

Cela fait du bien d’entendre une dirigeante prononcer ces mots. Beaucoup de celles et ceux qui lisent cette lettre s’attachent à faire croître l’économie ou à la transformer. Cette phrase remet les priorités dans le bon ordre.

Combien de temps tout cela durera-t-il ? Et dans quelles conditions cette nouvelle crise prendra-t-elle fin ? « Dieu seul le sait » disait Claude Malhuret s’adressant au Sénat dans son style si caractéristique.

Une fois de plus, il va nous falloir avancer et se poser la seule question utile : comment s’adapter ?

Une partie de la réponse réside peut-être dans l’interview de Dominique Senequier. « We do not change our strategy because there is a war », dit-elle. La formule peut se discuter. Toutes les entreprises n’ont ni l’exposition, ni les marges de manœuvre, ni l’horizon d’investissement d’Ardian. Mais l’idée de fond me paraît juste : une entreprise qui sait où elle va ne renonce pas à sa direction à chaque tempête.

A chaque fois qu’un nouvel événement secoue le pays et BlueBirds, je repense aux mots de Christopher Guérin, ancien PDG de Nexans à mon micro : « notre monde est en permacrise. Les crises ne se succèdent plus, elles se superposent. » C’est ce que nous vivons. La guerre aujourd’hui au Moyen-Orient ne remplace pas les crises précédentes. Elle s’additionne à celles-ci.

En France, s’accumulent déjà les effets de la dissolution de l’Assemblée en 2024, le tsunami industriel chinois, la domination de la tech américaine, un budget 2026 défavorable ou encore le regain de compétition France-Allemagne. La guerre en Iran, avec la hausse des prix du gaz et du pétrole qu’elle provoque, ajoute une contrainte de plus à une économie française déjà en ralentissement. L’indicateur PMI d’activité est ressorti à 48,3 en mars. De fait, notre pays est en récession depuis deux ans maintenant.

Notre Gouvernement peut difficilement réagir. Il n’a plus réellement le pouvoir qu’il a cédé malgré lui au Parlement. Ce dernier est trop divisé pour redonner espoir aux chefs d’entreprises, à leurs salariés et aux chômeurs un peu plus nombreux chaque mois. Notre problème n’est pas seulement la conjoncture décroissante ou cette guerre venant freiner davantage encore investissements et consommation. C’est aussi l’absence de politique de prospérité.

L’Industrial Acceleration Act

Beaucoup de la politique économique est aujourd’hui décidée à Bruxelles. Pressée par la France et d’autres Etats membres, la Commission a soumis au Parlement européen l’Industrial Acceleration Act (IAA). L’IAA promeut le « Made in EU» dans la commande publique, la simplification des permis et un conditionnement ren­forcé des investissements étrangers.

Le texte marque un tournant dans la logique économique de l’UE, au moins en apparence. « The IAA marks a clear shift in the bloc’s industrial policy from decades of open, nondiscriminatory procurement toward a more strategic use of demand to support EU innovation, production, and jobs » écrivait ce mois-ci le German Marshall Fund. 

Comme toujours, le diable est dans les détails. L’article 8 étend à une petite cinquantaine de pays, en plus des 27 pays membres de l’UE, le champ d’application de l’IAA. Les États-Unis, dans certaines conditions, sont dans l’UE au sens de cet article. Imagine-t-on les États-Unis inclure les entre­prises européennes dans le « Made in USA » ?

Dans sa course aux nouveaux partenariats pour pallier le délitement des anciennes alliances avec la Chine, les Etats-Unis et la Russie, l’UE a conclu ce mois-ci de nouvelles négociations avec l’Australie. Malgré la saisine de la Cour européenne de justice, elle a autorisé la mise en application provisoire de son accord avec le Mercosur à partir du 1er mai prochain,

Les accords de libre-échange et l’IAA s’opposent à bien des égards. Les premiers, historiques, ont dicté la logique européenne de consommation au plus bas prix. Le second, tout nouveau, tente de faire contre-poids en instaurant une logique de production sur le sol européen.

Le détroit d’Ormuz

Au regard de l’actualité énergétique mondiale, tous ces textes et tous ces accords passent au second plan.

Environ 20 millions de barils de pétrole passaient quotidiennement le détroit, dont 80 % étaient destinés à l’Asie. C’était 25% du flux maritime mondial de pétrole. 93% et 96% de la production de LNG (gaz liquéfié) venant respectivement du Qatar et des Emirats Arabes Unis, soit 19% de la production mondiale, transitaient par le détroit. Les routes alternatives ne peuvent compenser un tel flux.

Le principal risque d’un blocus prolongé n’est pas seulement la perte de production, mais la désorganisation du transport et des routes de contournement. C’est très clair chez l’IEA, Rystad et J.P. Morgan Asset Management. C’est l’International Energy Agency (IEA) qui se montre la plus préoccupée. 

Le choc deviendra rapidement macroéconomique : inflation plus forte, croissance plus faible, arbitrages monétaires plus difficiles. L’OCDE, le FMI, J.P. Morgan, Morgan Stanley et Allianz disent tous cela avec des intensités différentes.

Compte tenu des volumes en jeu, une raréfaction de l’offre n’aura pas seulement un effet sur les prix. Au-delà de plusieurs semaines de blocus, les risques de pénuries, de rationnement énergétique, d’arbitrages industriels et alimentaires augmentent significativement. C’est le point de rencontre entre OCDE, IEA, FAO, Allianz et S&P Global. Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, indique qu’un arrêt de 3 à 4 mois des approvisionnements depuis la région présente un risque systémique pour l’économie mondiale.

La tension en amont sur les produits pétroliers mettra sous tension en fin de chaîne de valeur la pétrochimie de base et les industries clientes : manufacturier, emballage, automobile, électronique.

En dehors des matières premières pétrolières et gazières directement touchées, ce sont les engrais et le soufre qui sont les plus concernés. Le soufre et l’urée ont vu leur prix spot à la tonne en Chine augmenter respectivement de 40% et 30% en un mois. En un an, ces mêmes prix ont respectivement augmenté de 130% et 80%. Il faut s’attendre à une hausse des prix des intrants agricoles, et in fine de certains produits alimentaires. Des ruptures d’approvisionnement sont à envisager si le blocus perdurait.

L’hélium dont le tiers de la production mondiale est assuré par le Qatar est aussi sous surveillance. En bout de chaîne, ce sont les IRM, l’aérospatial et les semi-conducteurs dont les productions sont menacées.

Nos contacts à Dubaï ne voient pas, pour l’instant, de fléchissement de la demande en prestations de services comme ceux proposés par BlueBirds. En revanche, la nature des besoins évolue déjà vers des problématiques d’achats, de supply chain et de rationalisation des coûts. En France aussi, nous observons monter les demandes liées à l’optimisation opérationnelle. Ce basculement avait débuté avant les premiers bombardements sur Téhéran.

En France, les secteurs les plus dépendants du pétrole et de ses produits dérivés sont les plus exposés au risque de prix. En première ligne, vous trouverez le transport routier, la logistique, l’aérien et le tourisme longue distance. EDF qui avait mis en vente sa filiale Edison dépendante du Qatar pour son approvisionnement gèle le processus de cession.

« Toute dépendance peut sembler efficace jusqu’à ce qu’elle dicte votre stratégie » dit Laurent Benarousse, Managing Director de Roland Berger pour la France et le Maroc. Ils viennent de publier une boussole de souveraineté à destination des chefs d’entreprises.

C’est sans doute l’idée à retenir ce mois-ci.

Martin