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Réindustrialiser la France – épisode 11 – La réindustrialisation face au défi de la main d’œuvre : pénurie ou enjeu d’attractivité ? 

Selon l’Insee, 67 % des chefs d’entreprise dans l’industrie manufacturière, soit deux entreprises sur trois, déclarent rencontrer des difficultés à recruter. La part des entreprises confrontées à ce problème de main-d’œuvre dépasse même largement ce taux dans certains secteurs comme l’agroalimentaire et la fabrication d’équipements électriques. C’est selon la plupart des enquêtes auprès de dirigeants un des principaux, si ce n’est le principal frein à la croissance des entreprises, notamment pour les PME et les ETI. 

Aucun secteur d’activité n’est épargné par les difficultés de recrutement, mais évidemment, les secteurs qui souffrent d’un déficit d’image et perçus comme moins attractifs sont davantage en tension. Les milieux industriels encore perçus comme tels n’échappent pas à ce constat.  Selon une étude du ministère de l’Économie, 80% des jeunes de 18 à 34 ans associent au mot « industrie » les termes de « pollution », « travail à la chaîne », « pénibilité » et « conditions de travail difficiles ».  

Fin 2022, la DARES recensait 365 000 postes vacants tous secteurs confondus. Un chiffre en forte augmentation. Il y a donc 8 fois plus de demandeurs d’emploi en France que de postes vacants. Bien sûr, cela n’est pas aussi simple. L’équation est bien plus complexe pour tenir compte des enjeux d’adéquation entre les compétences des demandeurs d’emploi et les besoins des entreprises. Mais cela signifie tout de même que nous disposons d’un bassin important de travailleurs disponibles pour combler une partie significative de ces besoins. 

J’ai passé quelques années au Québec. Le taux de chômage y est de 4% (et descend même entre 2 et 3% dans plusieurs régions). On y compte actuellement environ 200 000 postes vacants et seulement 100 000 bénéficiaires de l’assurance-emploi. L’enjeu de la pénurie de main-d’œuvre prend alors une dimension très différente. Vu l’ampleur du problème, toutes les solutions sont bonnes et tentent d’être mises en œuvre : automatisation, formation pour favoriser la reconversion, incitation au retour à l’emploi des seniors, garderies gratuites, immigration choisie agressive, valorisation des métiers manuels et techniques, etc. 

En France, le taux de chômage oscille entre 7 et 8% avec une tendance plus proche de 8% selon les dernières perspectives (il atteint  17% chez les jeunes). Au sein des pays de l’OCDE, début 2023, ce taux était de 5% et de 6% au sein de l’Union européenne. 

Ne me parlez pas de « paradoxe français ». Il n’y a rien qui vient défier la logique ici. Il y a des lacunes dans les politiques liées à l’emploi et à la formation. Le gouvernement s’est engagé à s’attaquer à plusieurs d’entre elles, et c’est une bonne chose, certaines autres restent des sujets plus sensibles comme le régime d’assurance-emploi et ont un certain coût « politique », ce qui dans le contexte social actuel, après le traumatisme de la réforme des retraites, seraient de nature à faire hésiter n’importe quel gouvernement. 

Dans ce contexte, comment répondre aux besoins actuels et futurs de main-d’œuvre dans le cadre d’un projet ambitieux de réindustrialisation ? Cela va nécessiter des changements et des efforts importants. 

Changer les mentalités et les perceptions 

Commençons par le plus évident : l’attractivité du secteur. Soit il n’y a pas assez de gens intéressés pas les métiers industriels, soit il n’y a pas assez de gens formés aux métiers industriels, voire les deux combinés. Toujours selon le ministère de l’Économie, 69% des jeunes diplômés estiment que le secteur industriel est peu ou pas attractif. Résultats, il y a aujourd’hui 60 000 emplois vacants dans l’industrie. Ces postes non pourvus constituent un frein aux projets de réindustrialisation. 

Nous en avons déjà parlé dans un épisode précédent : l’industrie c’est sexy ! Depuis plus de 30 ans, on survalorise les métiers du tertiaire, on dénigre les métiers manuels et techniques et on entretient l’image de « Germinal ». Qui n’a pas déjà entendu l’expression « tu vas finir à l’usine! ». Les filières professionnelles et techniques ont donc été boudées et des cohortes d’ingénieurs se sont égarées dans le conseil en management, la finance et autres métiers tertiaires. Encore tout récemment on m’apprenait que des écoles d’ingénieurs comme les Arts et Métiers (pourtant renommée pour former aux métiers de l’industrie) voyaient 50% de leurs cohortes s’orienter vers d’autres carrières. Nos filières de formation sont bonnes et reconnues. Il faut reconnecter nos talents au monde de l’industrie. 

Il y a donc un énorme travail de « marketing » à faire pour attirer davantage de jeunes vers les filières industrielles et techniques, et notamment des femmes, faire en sortent qu’ils y restent et s’y épanouissent, et attirer davantage de candidats et de candidates à la reconversion vers ces secteurs. 

Tout commence à l’école 

Il faut changer les perceptions et les mentalités, et cela doit se faire tôt, très tôt, tout au long du parcours scolaire. En ce sens les mesures 22 à 29 des propositions des pilotes pour le projet de loi Industrie verte vont dans le bon sens (à consulter ici). Elles n’ont malheureusement pas toutes été retenues dans le PL Industrie Verte, mais on en retrouve plusieurs dans les mesures visant à former plus d’ingénieurs et de techniciens en France (mesure 14) et remettre l’industrie au cœur des formations et renforcer son attractivité (mesure 15). Espérons que les autres orientations prennent vie par d’autres dispositifs. 

Réallouer les moyens des filières de formation 

Alors que les filières des métiers de l’industrie n’arrivent pas à répondre aux besoins du marché du travail, on observe de faibles taux d’emploi à la sortie d’autres filières. Certains étudiants sont mal orientés. Soit parce qu’ils étudient dans des filières où le nombre de places excède les besoins du marché de l’emploi, soit parce qu’ils étudient dans des filières qui mènent à des métiers qu’ils ne souhaitent finalement pas exercer. Cela pose la question du rôle de l’école (au sens large) : éduquer ou former ? Je me rappelle dans une expérience antérieure au Canada, avoir seulement évoqué, dans le cadre d’une réforme budgétaire, l’idée de moins financer des filières à faibles débouchés (moins adaptées au marché actuel et futur de l’emploi) pour mieux financer des filières en forte demande et d’avenir, d’une part, et de rapprocher le monde de l’entreprise de celui de l’éducation d’autre part. Que n’avais-je pas suggéré : levée de boucliers des recteurs d’université et des responsables du cycle secondaire : l’école n’est pas là pour former, mais pour éduquer ! Certes, mais le résultat est là : nous avons continué d’accueillir d’immenses cohortes d’étudiants dans des filières aux débouchés très incertains, au lieu d’en attirer et d’en accueillir davantage dans des filières porteuses. Bref on a continué à « éduquer » aux frais du contribuable des cohortes de décrocheurs ou de chômeurs. 

Tous les métiers ne nécessitent pas un Bac+5 (cela ne veut pas dire qu’il faut négliger les compétences de base, ou plutôt fondamentales, au primaire et secondaire !), et il faut mettre un frein à la survalorisation des métiers du tertiaire observée depuis 30 ans (dont j’ai été une victime consentante), et à la dévalorisation des métiers manuels et techniques. 

En ce sens les réformes de la formation professionnelle de 2018 et les orientations proposées en 2023 revêtent de bonnes intentions. Souhaitons qu’elles prennent forme et qu’elles fonctionnent. Mais elles ne seront pas suffisantes. 

Favoriser les reconversions 

Les efforts d’attractivité doivent aussi s’appliquer pour favoriser les reconversions. Il s’agit d’attirer par la reconversion et la formation professionnelle plus de monde dans l’industrie. Vous me direz que dans un contexte global de pénurie de main-d’œuvre, c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul. Au Québec peut-être. En France, avec 3 millions de demandeurs d’emploi et 365 000 postes vacants dont 60 000 dans l’industrie, on en est loin. 

Le rôle de l’administration dans les territoires 

Enfin l’attractivité est également un enjeu géographique. La France n’est pas reconnue pour la mobilité de sa population en active. C’est un fait. Or, par essence même l’industrie est un secteur qui requiert une plus grande mobilité, car souvent située en zone rurale ou périurbaine. Ce facteur peut être pénalisant. Il est important d’accompagner les projets de réindustrialisation afin de renforcer l’attractivité de ces territoires et attirer de jeunes travailleurs et de jeunes familles : qualité d’accueil des familles, services publics, écoles, transports collectifs, loisirs, culture, etc. Les municipalités, les intercommunalités, et les entreprises implantées sur leurs territoires ou projetant de s’y installer ont un rôle à jouer. Le soutien administratif et financier de l’État, y compris pour les grandes infrastructures, et de la Région est essentiel également.  

Réformer l’assurance chômage 

Revenons maintenant au paradoxe français qui n’en est pas un, avec 3 millions de demandeurs d’emploi. Je suis un fervent défenseur de notre filet social et je ne remets pas en cause le bien-fondé de notre régime d’assurance chômage. Mais n’est-il pas temps de le mettre en perspective avec les enjeux actuels du marché du travail et d’en revoir les contours et paramètres en fonction de cette nouvelle réalité ? 

Regardons la réalité en face. Un dirigeant de PME industrielle confronté à des enjeux de recrutement confiait dans une interview à la Tribune qu’il observait qu’il est possible aujourd’hui de vivre convenablement avec les indemnités de chômage (et quelques heures de travail au noir). Selon une note publiée par Pole Emploi (avril 2019), 1 chômeur sur 5 gagnerait davantage que son précédent salaire. Enfin, les vérifications et contrôles de recherche effective d’emploi restent anecdotiques, ce qui n’encourage pas un retour rapide au travail. Chaque situation est spécifique, et plusieurs sont sensibles, socialement et humainement chargées. Mais globalement, il est important de revenir rapidement à un système où il est plus intéressant de retourner au travail que de rester bénéficiaire de ces prestations sociales. Ajuster la durée des prestations en fonction de la tension des secteurs est une bonne chose. Elle pourrait être réduite davantage. Diminuer la générosité des prestations dans le temps en serait une autre. Encourager les reconversions avec la contribution des entreprises également (stages, formation en entreprise, etc). Il faut agir à la fois sur la générosité du système et sur l’attractivité du travail. 

D’autres mesures sont possibles pour diminuer les tensions de certains secteurs, nous ne les détaillerons pas toutes, mais il est utile de les nommer pour montrer que des solutions existent pour diminuer la pression. Soit en optimisant l’utilisation du bassin de travailleurs disponibles, soit en diminuant les besoins de certains secteurs : 

  • Maintenir les seniors à l’emploi et encourager par la fiscalité leur retour à l’emploi dans des secteurs clés en tension (allégement des charges salariales, crédits d’impôt, cumul des prestations, etc). Mathématiquement, l’allongement de la durée du temps de travail diminue les besoins de recrutement. En ce sens, même si le terrain est sensible et qu’elle demeure mal acceptée, la réforme des retraites apporte une contribution positive à cet enjeu. Même s’il est préférable de viser l’emploi des jeunes, aucune solution n’est exclusive; 
  • L’immigration peut être un levier également. Sa principale composante reste sociale, humanitaire et familiale. Mais une petite partie (la plus petite partie des titres de séjours délivrés aujourd’hui) est économique. Pourquoi ne pas utiliser davantage l’immigration professionnelle, en ciblant une immigration « choisie » pour combler les besoins des secteurs et régions en tension, et pour attirer des étudiants dans ces mêmes filières ? 
  • Enfin l’automatisation, est une avenue incontournable, et même un impératif évident. La France est au 20e rang en matière de robotisation de son outil productif. Autant dire très loin du niveau de ses ambitions. Des investissements majeurs de la part des entreprises sont requis. Cet objectif a une double vertu, celui d’améliorer la productivité, les coûts de production et la compétitivité, et en même temps diminuer les besoins en main-d’œuvre dans des métiers en tension. Si cette avenue est incontournable pour les raisons évoquées, elle est aussi source de complexité pour accompagner l’évolution des métiers et les reconversions.  Plusieurs organismes, dont BPIfrance, se sont saisis du sujet avec de nombreuses initiatives en cours. Tant mieux. 

En conclusion, la pénurie de main-d’œuvre n’est pas une fatalité, surtout pas en France. Certes, des tensions sur les besoins de main-d’œuvre existent, surtout dans les milieux industriels, mais les solutions aussi. Nous avons tous une contribution à apporter, par l’amélioration des milieux et des conditions de travail, un meilleur partage de la valeur, l’attractivité des secteurs industriels, par une nouvelle image de l’industrie, plus verte, offrant des métiers qui ont du sens, notamment pour les jeunes. Par des politiques publiques courageuses et à la hauteur des ambitions de notre projet industriel, en matière d’emploi et de formation notamment. Nous avons toutes les cartes en main, à nous de jouer. 

Guillaume Caudron